3 du Mat - Critique

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3 du Mat - Critique

Message par Admin le Dim 8 Avr - 4:35

Critique : 3 du Mat

2018 démarre fort en terme de production. Après le double-album de Maître Gims et ses 40 sons, arrive un 15 sons de Lefa, sur Spotify et dans nos enseignes. D’ailleurs est-ce un vraiment un album, comme ce qui a été déclaré sur les réseau par l’artiste qui en est l’auteur ?  À la première écoute, c’est plutôt difficile à dire car en terme de contenu, c’est léger - et ça le paraît comme d’autant plus après les deux putains d’heures que durait le projet précédent.

Mais, au vu de la direction artistique et de la cohérence du projet, difficile de parler d’une mixtape... 3 Du Mat c’est un peu TMCP volume 2 en terme de quantité, la cohérence en plus et sans aucun sons-refrain-en-boucle comme l’était par exemple “Entraînement” ou “Y a pas match”. Voilà sans doute pourquoi pas mal de sons sont plutôt court - Mais en terme de choix artistique, ça se justifie sans trop de problème.

Autre chose aussi, qui peut peut-être un peu décevoir si comme moi on a fait l’erreur de saigner les freestyles publié avant la sortie de Visionnaire, mais plusieurs d’entre eux ont été ajouté au projet, bricolés ensemble afin de faire office de transitions. Était-ce bien judicieux ? Que dire des feats ? Que dire de ce projet sorti à peine 6 mois après “Visionnaire” ? Kedekestion.

Ah - et puis bon, je le précise car c’est important, Rap Genius est vide au moment où j’écris ses lignes, seuls les textes s’y trouvent. CDM et Potentiel, sortis plus tôt, sont sans doute commentés, mais je ne vois pas l’intérêt de relayer leurs analyses (d’autant qu’à mon avis, il n’est pas rare qu’ils se plantent, mais c’est un autre sujet), je préfère encore écrire celles qui me viennent en tête.

Encore une fois le projet est déconcertant dans un premier temps, mais peut-être pas pour les même raison que Visionnaire. Ce qui surprend ici, c’est la densité du propos, la densité du contenu. Lefa semble avoir élagué un max pour sortir le noyau dur du propos, qui n’est jamais flottant. On peut même détecter pas mal d’amertume, au fil d’un album qui passe de la colère froide à la mélancolie, il y a assez peu de place pour des relâchements à la Bichwya.

On commence tout d’abord avec des Maux de tête qui n’ont rien à voir avec une simple migraine - D’ailleurs, c’est très rarement le sens donné au maux de tête dans le rap. Avoir mal à la tête, lorsque ce n’est pas consommer, c’est cogiter. Le doute, le casse-tête peuvent en être à l’origine est ici cela semble être le cas. L’interlocuteur de Lefa est non seulement une personne peu fiable, mais une parmi tant d’autre à ne pas croire en sa réorientation en direction du rap pur et dur. La cible semble être ici les jeunes rappeurs à la mode, des punching-balls tout trouvé. Comme Lefa y déclare d’ailleurs :

Plus le temps passe et plus je rajeunis

Et je propose que l’on garde cette citation dans un coin de la tête. Si possible.

Après quoi Fall part dans un égotrip maîtrisé dans lequel il annonce qu’en gros “ça va saigner”. Sa langue est une arme létale, etc. le motif d’un leitmotiv de début d’album est là et bien là, quand faut y aller, faut y aller. CDM arrive juste après. Et excepté le changement de tracks, un pont semble clairement exister entre les deux morceaux :

Retour t’asseoir sur le banc des rageux ; quand t’auras mon level, on pourra jouer(…)
(transition)
Apparemment, tu t'es trompé, fiston, on joue pas dans la même compétition(...)

Que peut-on dire qui n’a pas encore été dit de CDM ? Deux choses en ressortent, principalement, et même si le morceau est bon sur la longueur, semble teinter le morceau.

1) D’abord la clarté dont fait preuve Lefa vis-à-vis de son rapport au médias en général. Ici c’est Ardisson qui prend la sauce, mais plus globalement on sait maintenant pourquoi Fall boycotte les médias - à savoir les interviews (Visionnaire ayant passé totalement hors des cadrans des grandes chaînes et des gros sites de rap français, à la façon d’une étoile filante). Récemment est sorti le freestyle booska sombre, le clip de “Sombre”. Lefa communique “via sa musique” donc je n’y vois pas de fausse note.

2) Une critique appuyé du contenu artificielle, “joué”, de tout ces rappeurs, qui sentant le vent tourner, se mettent à refaire du Rap pour parler de “pétasse et de gun”. Ce Rap-là, créateur de personnage est orienté sur un style de vie fictif ([insérez votre cible favorite]), qui confonde Detroit et Seine-et-marne, quitte à aller se produire sur “Allociné”. D’ailleurs, plusieurs rappeurs ayant décidé d’aller effectivement jouer des rôles au cinéma, tel Kaaris dans braqueur, Lefa vise sans doute juste.

Demande à Abou Tall, les chiffres mentent aussi quand on parle du stream

Pour comprendre cette référence, et bien que la plupart d’entre vous connaisse déjà ce morceau, je suis obligé ici de l’inclure, le “Stream” d’Abou Tall, un morceau dont l’univers n’est pas totalement étranger à celui de l’album que nous analysons ici.



Pour revenir à Lefa, à bien y repenser, cette critique du Stream s’articule également avec le thème des rappeurs-personnages inutilement médiatisés. Lefa nous signifie ici clairement la différence entre les vrais et les faux, entre ceux qui ont du propos, une raison d’être dans ce Game, et ceux qui se contente bêtement d’en vivre, alimentant un faux buzz, de faux chiffres, et tirant vers le bas cet art qu’est le Rap français : Le discours est parfaitement claire.

Suit ensuite “Santé”. La voix de Lefa semble lointaine, résonnant au milieu d’une instru sourde. Des verres se lèvent, il croit qu’on veut boire à sa santé… Mais si le motif de la fête, ou du festin (ou même du bar, qu’importe) semble assez peu indiqué pour l’atmosphère qui semble en émaner, la scène se prête plutôt bien à un déballage en règle. Pour peu on aurait l’impression que Lefa s’est enivré à force d’égotrip. Soûlé, il se confie sur quelques dossiers qu’il semblait pourtant bien mieux assumer dans d’autres morceaux :

D'après mes fans, j'aurais jamais dû m'absenter

Une erreur de s’être absenté ? La phrase semble aller totalement à l’encontre de ce qu’il en disait dans “20 ans”. Dans CDM cette absence permettait même de différencier les connaisseurs de ceux qui ignoraient tout de Lefa. C’est bien la première fois qu’on laisse entendre que cette absence aurait pu avoir une quelconque conséquence sur sa carrière.

J'cherche mes couplets comme des putains d'pièces de collection


Et quel est le vrai sens de chercher ici ? À la première écoute on penserait à une forme de nostalgie. Mais j’entend ici “chercher” au sens de l’élaboration des couplets, pensé chacun pour devenir une vraie perle. ça ferait plus de sens, mais là l’interprétation est libre tant ça peut fonctionner dans un sens comme dans l’autre. Passons, on y voit des petites références ici et là à “Visionnaire”, et le terme “Sombre”/”Bre-som” revient plusieurs fois, à l’envie, ce qui à mon avis prépare un effet d’annonce.

Autre chose, un élément particulièrement réussi, ici le motif de ce type, cet interlocuteur encore, qui peut être précis comme vague, et qui reviens à chaque fin de couplet dans les deux premiers :

L'Homme est plus sage avec un Colt au fond du gosier
T'à l'heure, t'étais grossier ; là, tu veux négocier
(...)
T'es sous les flashs et, l'instant d'après, c'est l'trou noir
Tu peux sortir, la retraite attend dans l'couloir
Ta tête laissait passer l'air, comme une porte battante
T'es plus sage avec un Colt posé sur la tempe
La scène d'après, c'est des bouts d'cervelle contre la vitre
Pour capter l'attention, faut d'la violence gratuite

Des bouts d’cervelle contre la vitre : Visiblement, le plan de ce type a échoué. Star d’un jour, “sous les flash” (le flash des appareils photos mais également du canon du Colt si vous voulez mon avis), il en est arrivé au “trou noir” (la mort). Dans sa recherche incessante à capter l’attention, il a surtout finit par capter la .45 colt. Lefa s’est pris au jeu de son interlocuteur, le dézingant symboliquement au passage, clamant que rien n’attire plus l’attention que cette violence gratuite, thématique récurrente d’un Rap que Lefa déteste plus que tout. On est pas loin du jeu sur les mots présent dans “Gucci Love” ou le mode de vie fictif de l’antagoniste du morceau finis par le rattraper. Le “couloir” dont parle Lefa fait sans doute référence au C.D.M (celui du morceau précédent).

Lefa semble d’ailleurs adresser aux spectateurs de ce morceau qu’une attention assez légère. Santé, festoyez, sautez. Sautez, puisque c’est ça que vous aimer… À la lumière des morceaux précédent, on comprend qu’un motif récurrent pris par Lefa est bel et bien la critique du monde du rap moderne, et du monde du spectacle en particulier. Il est de notoriété publique que Lefa apprécie assez peu les abus de ces mondes-là, tout autant qu’il ne peut nier leur réalité, et ne souhaite pas faire avec.  C’est là qu’apparaît pour la première fois, à de nombreuses occasion, ce bruit, là, ce bruit d’oiseau nocturne, dont la fonction est encore assez mystérieuse. On ne le retrouvera pas partout.

On passe à la première “transition”, il doit être dans les 01h00 maintenant. Ah ! Le texte est celui de mon freestyle favoris. Il a changé l’instru, amère déception car la première était juste parfaite, mais peut-être y a-t-il eut un problème de droit, un changement de dernière minute, une connerie du genre. La nouvelle ne choque pas l’oreille, et s’agence bien avec le morceau précédent. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le morceau n’est pas placé là par hasard.  Non non. La rage semble s’être accumulé, et Lefa est, après “Santé” dans des dispositions particulièrement mauvaise.

Il reste des traces de mes pêchés dans ma poitrine, va m'falloir plus que du White Spirit
Comme un mannequin dans une vitrine, j'regarde les gens passer sans aucune émotion (...)
J'en ai plus rien à foutre, plus rien à perdre, j'roule en plein milieu d'l'autoroute avec un tracteur (...)

Visiblement, Lefa semble mortifié, tel un mannequin dans une vitrine. Il nous parle de pêchés, mais ce n’est pas encore très claire. Il n’a plus rien à perdre, qu’a-t-il bien pu se passer ?...

Le motif des médias revient par le biais de “Mouloud Achour” qui n’avait rien demandé. ça fait longtemps qu’en lui, ça témon, Faudra pas rester là… bruit d’hibou. A l’écouter, ce bruit à l’air de délimiter les morceaux. Mais pourquoi est-il apparu qu’à partir de “Santé” ? Peut-être parce que la nuit avance, à moins que… Bref on en reparle après.

Potentiel. Voilà un feat qui risque d’être vendeur, puisqu’il voit apparaître Orelsan en plein album. À bien écouter le couplet de Lefa, il semblerait que chacune des lignes ait directement à voir avec le terme “Potentiel”. Les exemples sont légions mais si je peux me permettre une brochette.


J'ai vu des gens embellis par la thune et puis enlaidis par l'avarice
J'ai vu la résine de cannabis détruire les meilleurs, la paresse les paralyse
J'aime regarder l'Homme et l'analyse, j'aime me tromper quand j'ai des préjugés
J'aime voyager léger, dites au douanier qu'il trouvera pas d'explosifs dans ma valise

Tout a techniquement le potentiel d’être beau, d’être vrai, celui qui est embellis par la thune, les meilleures et l’Homme en général. Mais voilà. Le premier est enlaidis par l’avarice, les seconds sont stoppé dans leur élan par la “paresse” et la drogue, quant au dernier, et bien Lefa finis par ne plus le croire plus capable de rien, tant et si bien qu’il en développe des préjugés négatifs, qu’il aimerait le voir lui donner tort, sous-entendant que c’est rarement le cas - et ce n’est d’ailleurs pas le cas ici puisque le premier douanier qu’il croise le suspecte de porter une bombe… Et donc est lui-même porteur de préjugés. Un peu plus loin :


Quand la douleur est réelle, dites aux médias qu'c'est pas la peine de la scénariser
L'instrumentaliser, c'est enfermer les appels à l'aide dans une pièce insonorisée

La douleur est réelle, elle est donc belle, elle permet à celui qui la ressent de créer quelque chose. Mais non ! Les Médias stoppe cet élan salvateur qui aurait pu se déployer comme un appel à l’aide (et il temps de se souvenir du nom d’un des premiers morceau de la Sexion “on demande de l’aide”) magnifique car vrai, et en fait quelque chose de vendeur mais faux. La pièce insonorisée pourrait faire référence aux murs d’un studio, dans lequel les chanteurs apprennent à fausser cette douleur, cette sensibilité particulière pour la rendre monnayable.

Je sens que mon seum se transforme en potentiel


Voilà le drame : Ce Potentiel ne se déploye jamais totalement. Les choses sont parfois fait de tel manière qu’on ne parvient même pas à en deviner les contours. Telle une fleur magnifique enfermé entre des putains de barbelés. Merde !



Quand je regarde l’analyse mot-à-mot que fait “Rap Genius” de ses lignes, je suis forcé de voir que là ils se sont encore bel et bien planté. D’ailleurs que “ses ennemis veulent le voir emballer dans un linceul” ce n’est pas une litote. Le linceul étant le drap qui enveloppe les mort, il s’agit d’un euphémisme. (Il est pas en train de dire “mais ennemi voudraient me voir pas vivant de ouf” que je sache…). Je me suis sentis obligé de parler de ça pour justifier ce que je disais en Intro, mais rassurez-vous, la suite d’analyse ne sera pas une conversation critique avec les contributeurs de Rap Genius. Big up à leurs contributions, toussa, mais bon… Peut-être, ce qui fausse tant leurs analyses est la décontextualisation des sons : Sans regard pour le titre, la tessiture, l’atmosphère, on dirait que le texte a été analysé entre quatres yeux, mais sans la musique. De ce fait on a parfois une surinterprétation de certains termes, qu’on lie avec d’autres musiques à tort, au détriment d’autres passages, avec lequel aucun lien n’est fait et ça donne parfois ce genre de truc. On peut pas faire l’économie de réfléchir avec son propre cerveau, surtout depuis que LinkTheSun a rendu cool le fait de name-dropper des figures de style (et que tous les autres scribes de RG ont décidé de les utiliser parce que ça faisait cultivé). Multiplier les interprétations différente - car rien dans ce qui est écrit par l’homme (surtout dans le rap) ne saurait avoir un sens unique - est la seule recette efficace pour en tirer quoique ce soit d’intéressant.

Bref, en comparaison, le couplet d’Orelsan a l’air d’un peu patauger dans la semoule, quand bien même il s’agit d’un choix délibéré : Très bien écrit, il semble hanté par l’idée de ne pas savoir quelle définition donné à ce “potentiel”, et après une exposition un peu hors-sujet (disons jusqu’à “C'est seulement pour pouvoir les ignorer et, quand j'dis "les", j'veux dire "vous tous"”) où Aurélien nous parle du fait qu’il peut être remplacé facilement et qu’il ne trouve ni la vérité ni de réel sens à sa vie au travers de son écriture, on passe ensuite aux choses sérieuses. C’est son propre potentiel qui a du mal à sortir ici, et bien que Lefa l’encourage à coup de “Fais-le” . Ce Potentiel est d’autant plus dangereux car si on suppose qu’il existe, on serait prêt, pour le voir se déployer, à tenter de le trouver chez des arnaqueurs qui ne cherche qu’à vendre.

N'oublie pas qu'tout l'monde veut t'vendre des trucs, qu'la télé sert juste à vendre des pubs

Et là se trouve probablement une critique assez subtile concernant le monde de la musique et des médias. Les artistes sont-ils vrais où cherchent-ils juste à vendre ? Quel rôle ont les médias si ce n’est faire à peu près la même chose ?

Qu'y a des gars qui font des grandes études où ils apprennent comment prendre tes thunes

Ce “Potentiel” est un piège potentiel (Ah !) ce qui révèle du coup sa nature réelle, assez ambigüe. À vouloir cueillir ces fleurs du malins, on irait se prendre la main dans le piège que constituerait ces mêmes barbelés. Cela pourrait être une bonne seconde interprétation, oui mais...

Parler pour ne rien dire, voter pour le moins pire : voilà tout ce que j'voulais jamais faire

On en revient à une définition plus classique, celle que donne Lefa. Parler -> quelque chose de vrai, “Pour ne rien dire” ce qui pourrit le truc. Voter, mais “pour le moins pire”... Orelsan a voté Macron finit sur une dernière phrase.

Renais comme le phénix, renais comme un zombie ; la défaite, c'est comment tu la gères

Le Potentiel, finalement, il se révèle surtout dans la défaite, dans l’adversité et le défis qu’est la renaissance. Lefa comme Orelsan revenant après quelques années d’absence, en tant qu’artiste solo, cette phrase prend tout son sens au sein de cet album. Cependant le “Potentiel” n’est pas précis de ouf dans la bouche d’Orelsan. Ce n’est pas un défaut en soi, c’est juste qu’en fin de compte là où le message de Lefa était limpide, celui d’Orelsan tourne autour d’un concept protéiforme qui passé à la moulinette du morceau ne donne rien en retour. À vous de juger si ça vous pose problème, personnellement balek.

On en arrive à la prod un peu plus lumineuse en apparence de Motel. On en revient à un Lefa, qui, encore une fois, nous parle du Rap Game en début de morceau. Oui mais là pour une toute autre raison :

Quelqu'un m'explique c'est quoi l'délire ?
Depuis quand la ce-Fran c'est l’Amérique ?
Est-ce qu'il faut qu'on raconte de la merde pour obtenir la moitié d'l'attention qu'on mérite ?

C’est assez ironique dans ce qui apparaît comme le plus américain des projets de Lefa. Il y a certes la cover, les prod, évidemment, qui évoque ce genre de Soundcloud rap sur lequel s’est différencié nombre d’artiste “nouvelle école” présent dans sa propre playlist, le titre “Motel”... franchement, le MOTEL c’est bien plus un délire américain qu’un délire français, on va pas se mentir, vous savez ce genre de bail de petit casements moches, là :



Moche mais un marqueur très fort dans la pop-culture aux USA. Notamment dans la catégorie des films d’horreur. Pensez au “Bates Motel” de Psychose, et à toute une liste de slasher prenant ce décor comme toile de fond. Le son de Lefa d’ailleurs, se termine sur des notes un peu creepy, qui n’aurait rien à envier à un délire de maison hanté, n’est pas sans rappeler ce qu’on peut trouver dans le horrorcore façon D12 ou plus récemment dans le horror-style de “Without Warning”, la mixtape Atlantesque de 21 Savage, Offset et Metro Boomin. Les références me semblent être là.



Tout le monde pense être immortel… 3 du mat dans le Motel

Hem, "3 du mat" ? Quelque chose cloche, selon la tracklist, on est plutôt entre 01h et 02h du matin au moment où Lefa est dans ce Motel… Bizarre. Gardez ce petit détail en tête.

Cent vingt à l'heure sur le périph', dis-moi, où est-ce qu'on va, ma chérie ?
C'est la couleur de la carte de crédit qui tranchera pour elle entre l'hôtel ou la mairie

Cette fin de couplet prépare en faites l’arène pour la suite du morceau.

Le game est une banque, tout l'monde sur le ventre
J'vais leur apprendre à rapper, c'est c'qu'ils auraient dû faire avant d'apprendre à compter les ventes
Ça m'démange, ça me tente, j'ai le doigt posé sur la détente

Visiblement dans ce Motel il se passe des trucs. De toute évidence, si Lefa est armé, ce n’est pas tout à fait la première fois. Mais est-ce la même cible ?

Pas besoin d'gaspiller d'balle, pour les faire partir en courant, j'ai qu'à montrer les dents
Putain d'braquage sur la mélodie ; trop de rappeurs : laisse-moi faire le tri

Lefa parle ici des imposteurs, qui se dirige vers la “mélodie”. Nombreux sont les rappeurs à faire ce que l’on appelle des “braquages”, viser des public-cible avec des sons facile, (exemple-type : Maître Gims avec “Bella”. Ou, si cet exemple pique trop, Gradur avec “Rosa”) axé sur la mélodie, ce qui fait d’eux des faux rappeurs au compte en banque bien garni. L’ennemi est loin d’être exactement le même que dans les premiers sons. Ce ne sont plus les jeunes du stream avec pétasse et gun. Il semble d’autant plus important d’éliminer les pires éléments et de faire le tri. Et bien qu’il prétend ne pas dépenser de balle, on ne sait pas à quoi tiens le “Bordel” évoqué dans le refrain. La musique d’horreur en fin de morceau doit-elle être attribué aux crocs que Lefa montre et qui fait fuire ces imposteurs, ou à un destin beaucoup plus funeste pour ces derniers ?

Si Lefa tue dans ce morceau, ce n’est pas tout à fait la première fois. Et là on en vient à la théorie autour du morceau “Sombre”. Pas de refrain, un long couplet se finissant abruptement, et probablement le coeur de l’album. Lefa, depuis le début de cet album, s’est enfoncé dans un cycle de menace, qui commence à se préciser, notamment par l’usage d’un lexique qui laisse peu de doute sur la présence d’une arme.

J'écoute tes projets mais ton destin est scellé ; le mur est inévitable, comme la mort du CD
Je sais exactement où est mon cœur de cible ; quand j'veux entendre crier le moteur, j'accélère
Désolé, mais j'ai pas l'intention d'obtempérer ; p't-être que j'vais finir seul

Finir “Seul” ? Intéressant, le dernier morceau de l’album a pour titre “Seul” justement. Mais lorsqu’on refuse d’obtempérer, que l’on ne peut plus retourner en arrière, et lorsqu’on tire, on risque également de finir en prison (gardez ça en tête). Ce qui nous prouve qu’il a tiré ?

Dans les bureaux, tout l'monde te dit : "Tu fais d'l'excellent taf" tant qu'la comptabilité dit qu'tes projets sont rentables
Cling Paw, coup d'feu, rembobine ; coup d'fil : "Lefa, faut l'faire
Contrat : bécane, tueur en casque intégrale offert"

Rembobine, autrement dit, reviens en arrière. Pour comprendre où a été tiré le coup de feu il faut rembobiner le CD. Le meurtre a déjà eut lieu, et c’était dans le morceau “Santé”. Les bouts de cervelles sur la vitre, vous vous en souvenez ? Si on revient dans le même morceau d’ailleurs, devinez quel motif on y trouve :

T'entends l''on-s' en noir et blanc, c'est mon côté sombre
Certifié 'bre-som', tu peux vérifier mon dossier

Sombre, n’est-ce pas. “Sombre”.... Nous y reviendrons plus tard.

Ah, il est 02h00.

C'est pas sur le champ d'bataille qu'on demande aux gens d'poser les armes
Putain, y'a qu'le papier ou la pression qui font bosser les Hommes


Personne n'est à l'abri de finir comme cet homme allongé sous l'banc, yo, yo
Personne ne vit éternellement ; des façons d'mourir, y'en a tellement
Elle t'a dit : "Je t'aime", mais est-ce qu'elle ment ? Tu l'sauras qu'après ton enterrement
Négro, négro, tu t'es ramolli, si quelqu'un l'apprend, tu risques une balle
Entre les yeuz à la napoli'
; les tits-pe sont déter' et malpolis
Yo, ouais, ouais, j'me suis vé-trou, depuis, tu m'parles comme si j'te devais tout

Truc de dingue qui a peu l’air de tenir de la coïncidence, le sons du second freestyle reprend le lexique et même le motif de la mort, non pas dans le fait qu’elle puisse être donné, non pas sous la forme de la menace direct, mais d’une sourde prévention. Elle est traité de manière de moins en moins légère. Lefa se méfie des tits-pe, déter et malpoli, sans doute une menace dont il est nécessaire de se protéger. La justification de l’acte semble aller encore plus loin car Lefa s’est, semble-t-il “trouvé”. Tueur, c’est donc cela sa vraie identité ?

Le deuxième freestyle, qui commence avant la fin du morceau, est moralisateur, et ça tout le monde peut le voir. Par contre, à la lumière de ce qui a été dit auparavant les lignes :

Tu verras des saloperies, tu croiseras des belles ordures
Tu les détesteras, est-ce que t'auras les couilles de leur dire ?
J'préfèrerais t'promettre que tout ira bien mais j'suis visionnaire, frérot, j'suis pas devin
Tout c'que j'peux t'dire, c'est qu'en période de guerre, méfie-toi d'celui qui t'dit : "Mets-toi devant"

La saloperie, et l’ordure potentielle n’était pas forcément lancé à l’adresse d’un interlocuteur. Lefa semble ici s’être calmé, être revenu à un Fall donneur de conseil, qui ré-humanise le petit avec lequel il parle. “En période de guerre” n’est pas loin du “Champ de bataille” dans lequel Lefa n’aurait pas lâché son arme. Il lui prévient ainsi de se sacrifier bêtement (comme c’était le cas pour le précédent ?). Lefa ne met pas des claques, il raisonne, scandant deux fois de suite :

Calme-toi, t'es pas sur le toit du monde, non, t'es que sur l'toit d'ton bâtiment, ouais
Ton pote arrête pas d'te dire que t'es l'meilleur, eh bin, ton pote, il ment

Ramener ce jeune à la réalité, le sortir de cet égotrip par une parole moralisatrice, voilà sans doute ce que Lefa aurait dû faire. La méfiance est de rigueur envers ce “pote” tiers, qui lui n’hésiterait pas à sacrifier le jeune homme, à le chauffer de manière bien illusoire. Ton pote y ment.

Ok : On arrive maintenant au feat avec Sneazzy. Ici, c’est une métaphore filée entre le Game, ou la scène, et la surface de jeu d’un terrain de foot. Balle au pied, les deux rappeurs ici vont sportivement s’opposer. J’ai réécouté plusieurs fois le morceau, et il me semble tout à fait claire qu’ici, loin de commenter un seul sujet comme ça avait été le cas avec Orelsan, Lefa et Sneazzy… se clash. Enfin, ils se lancent des “piques”. Je m’y attendais pas vraiment, même en sachant que l’un et l’autre occupaient des positions à peu près similaire au sein de leurs équipe de base (Sexion d’Assaut et 1995), qui se sont ou ont été considéré à quelques occasions comme concurrentes. On ne va pas remonter l’historique des inimitiés entre Nekfeu et Gims, ou entre les façons très différentes dont les deux équipes voyaient leur art, mais apparement ça n’a pas eut aucun impact sur la façon dont a été construit le morceau.

On m'a dit : "Fall, t'es sous-côté, t'es pas comme les autres, toi, tu fais la dif'
La plupart d'entre eux sont sous codé', comme si leur 'sique était codée
J'comprends que dalle, les 'ffres-chi' sont dopés ; continue, tu nous fais kiffer, la mif"

Lefa se fait le relais des propos qu’il a entendu à son propos, de la part de ses fans. Sous-côté, entouré de rappeur au rap codé (trop complexe ?) et probablement sous codéïne (Sneazzy fait régulièrement référence à la drogue dans ses morceaux. Et à dire vrai son physique de sauterelle pourrait donner à quelques mauvais esprit l’idée que c’est un camé).

Si personne peut dire la vérité autour de la table, tu ferais mieux d't'y asseoir seul
T'as pas bien choisi la mère de tes enfants, t'étonne pas si tes filles sont des garces

Enfin si Lefa s’adressait à un interlocuteur extérieur ça semblerait vachement spécifique. Il faut voir les meuf avec lesquels Sneazzy s’affiche sur les réseaux et dans ses morceaux. Dernière preuve pour moi que Lefa s’adresse bien à Sneazzy, courant sur la surface de jeu.

Nos parents ont fui leur bled, nos enfants y retourneront en fuyant la France
J'crois pas en la justice de l'Homme ; plus on avance
Plus j'ai l'sentiment qu'on nous la met gentiment

Refrain. La balle est dans le camp de Sneazzy.

J'arrive dans la surface, balle au 'ied-p'
Et j'enclenche la 'ppe-fra' sans te prévenir
Y'a le sang de l'ennemi sur la baïonnette
J'envoie des piques, faut savoir lire entre les lignes

Des piques, oui, lire entre les lignes, ça on peut le faire, visiblement !

On n'est pas en famille, faut pas laver ton linge
Pourquoi tu m'parles comme si j'avais ton âge ?
Moi, quand j'avais ton âge, tu m'écoutais déjà
Ce jeu m'a complètement dégoûté des gens

Alors certes, Sneazzy tente de brouiller les pistes : Il est plus jeune que Lefa. Mais si on doit lire entre les lignes alors pourquoi ne pas isolé la deuxième ligne du contexte ? On peut se demander pourquoi Lefa parle à Sneazzy comme s’il avait son âge, malgré le décalage, bref, on peut parier, malgré l’inconstance du couplet, que la pique est là. Je n’ai rien contre Sneaz (sauf bien sûr l’album “Super”), mais on ne peut pas demander à tous les rappeurs d’être aussi précis. Il reconfirme que le jeu auquel lui et Lefa joue est bien une métaphore sur le Game, mais on le savait déjà. S’ensuit ensuite une série de menace incluant mafieux corses et Patrick Viera, bref, faisant un bond direct jusqu’au prochain point d’accroche :

J'vais valider mon titre, comme quand tu rentres dans l'bus

Je plaisante, hein, c’est pas ça. Mais je peux pas m’empêcher de trouver cette ligne particulièrement faiblarde, involontairement comique. À plus dans l'bus ! À Lefa !

Il t'reste toute une bouteille de rhum à tiser ; moi, j'ai besoin des conseils d'un homme avisé
Insulter des mères, j'pourrais l'faire aussi, c'est pas ça qui t'rendra plus féroce
J'te vois comme un attaquant qui plonge parce qu'il est pas capable de faire la différence (Sneazzy : Noooon-non !)

Encore une fois niveau insulte de daronne et train de vie qui part en couille, Sneazzy est la parfaite cible. Ce n’est pas un mauvais morceau, non, mais il y a quand même un petit côté dialogue de sourd. L’aspect clash, s’il semble bien réel, est aussi un peu la seule explication qui donnerait un sens à un morceau sans queue ni tête. Et le refrain ?...

J'baroude dans la ville ; trois du mat', j'suis pas rentré

Hmm. Trois heure du mat ? Non non, on est entre 02h et 03h. Encore une fois faudra qu’on en parle, de cette montre totalement pétée.

Vient donc “J’me téléporte”, et bravo, bien vu les amis, le sons est dansant. MAIS la prod est plus douce, si on est face à un truc zumbaesque dans l’âme, le sons est bien mieux construit, Lefa oblige. L’apparition de Dadju me fait un peu mal aux oreilles, et S.pri Noir viens un peu achever le peu d’espoir que j’avais de le voir se castagner sur un morceau de Lefa. Les paroles ne représente un intérêt que dans la façon dont elle se place par rapport aux autres morceaux. ça jure pas mal, n’est-ce pas ? Apparement il semblait dans l’intention de Lefa de se réserver un morceau plus léger, presque un peu déconnecté de la réalité, on est là dans une soirée (la présence des inévitable pote de soirée que sont les deux autres artistes en featuring aide la narration à aller dans ce sens). Et bon, une soirée peut être un bon moment pour décompresser. Se sentir presque investi de pouvoirs (après tout “J’me téléporte”) tout ça semble décalé par rapport au réel, ce réel qui, dans “3 du mat”, semble sortir par tous les pores. Je n’ai pas spécialement apprécié le morceau, mais plutôt que l’enterrer sous des kilolitres d’hyperbole et de mauvaise foi, je préfère le considérer relationnellement, vis-à-vis des autres morceaux, et de la fonction que je considère être la sienne dans ce projet.
Parlons également du morceau d’après, et même si il y a peu de chose à dire il est important d’en parler. En effet, premier vrai long morceau d’un peu plus de 2 minute, alors qu’il s’agit d’une transition.

Le temps passe, le temps, il est déjà 03h00, rendez-vous compte… La soirée passe en mode “Tournée des bars”, tout le monde a l’air passablement bourré, plus de place sur les tables, la soirée s’est terminé tard. Dadju et S.pri ont disparu, ayant probablement trouvé ce qu’il cherchait, mais Lefa est toujours là, et constate que ses potes “tombent comme des feuilles mortes”, après la sonorité estivale du précédent morceau, autant dire qu’on a passé de saison.

Ça va finir à l'hôtel ou peut-être à l'hôpital, bang, bang, bang
Trois du mat', je fuis d'toutes manières

Le côté dérisoire avec lequel est évoqué le bang bang bang me laisse à penser que même bourré, Lefa n’arrive pas vraiment à se détacher de cette histoire de flingue. Bon, le temps avance aussi pour lui, il est bien obligé de fuir. Plus rien ne l’étonne.

On en arrive à Montana. Lefa semble ici dans la démesure la plus totale. L’instru nous laisse entendre qu’il est pas encore totalement redescendu de sa soirée. Il s’adresse ici à un interlocuteur et lui fais la morale, le préviens. À coup d’image cinématographique notamment

Je sais que tu veux le Panamera, la vie de Tony Montana
Toute la journée, dans le canapé ; sur l'terrain, tu vends du grammage
Attention, petit, fais pas n'imp', tu n'es jamais sorti de Paname
Certains n'te voient pas comme un homme : cris de singe, lancers de bananes

Autant Lefa semble avoir l’esprit confus, autant il est plutôt difficile de savoir comment interpréter cette dernière ligne. Certes, il fait ici référence à ce qu’on a pu voir lorsque des supporters ultra, en France, Italie etc. ont adressé à des joueurs de foot d’origine africaine des cris de singes et leur ont lancé des bananes, dans un geste inspirée par un racisme dénudé.



Je ne pense pas que ces cris et ces lancers soient le fait de son interlocuteur, vu sous le prisme du regard d’un raciste. Ce que je pense en revanche, c’est que Lefa dit à son interlocuteur, sur lequel on sait un peu plus de chose, de se faire petit, car devenir un héros comme Tony Montana pourrait être impossible au vu du fait qu’avant d’être un héros, il faut être un homme - et que nombreux sont ceux à ne même pas le considérer ainsi.
Évidemment les héros considéré comme “moins que des hommes” semblent faire bien plus référence aux héros sportif, aux footballeur justement. Quelques morceaux plus tôt, Lefa courrant sur la surface du “Game”, il y a ici peut-être un lien. Ce lien serait d’autant plus facile à démontrer dès lors que l’on accepte l’idée, que, outre le narratif présent dans “3 du mat”, Lefa parle, avant tout et surtout, du Rap Game, de ce qui l’y dérange et dans ce qu’il voudrait pouvoir changer.



Revenons deux seconde sur Tony Montana, qui donne son nom au titre éponyme quand même. C’est un héros assez particulier en vérité, vu que c’est un peu un anti-héros fantasmé par toute une génération, qui devient le protagoniste principale des rêves de grandeurs de nombre de Rappeurs et fan de rap. Mais en faisant appel à cette figure, Lefa en revient aussi et surtout au monde du cinéma. Ce monde menteur, qui, diffusé par la télévision, fout de la merde à la pelle dans le crâne des jeunes rappeurs, qui chercheront à imiter ce style de vie. Or, voilà, l’image véhiculé (et surtout mal comprise) a sa part de piège.


T'as très peu de potes, c'est plus sûr en cas d'enquête
Tu n'as jamais été menotté sur la banquette (arrière)
(...)
Les keufs te prennent en tof', belek, ils viendront bientôt chez tes 'rent-ps' sans forcer la serrure
Rongé par la paranoïa, t'as plus d'vie, tu t'interdis la moindre marge d'erreur

Dans ce morceau, Lefa insiste sur le manque d’expérience, qu’il préfèrerait épargner à son interlocuteur, sur les risques qu’il prend pour sa famille et bien sûr la vie d’enfer qui l’attend. Une vie qui ne saurait être trop longue au cas où ça foire d’ailleurs :

Petite gue-guerre pour un secteur, c'est le risque et tu l'acceptes
Dans le milieu, ta vie n'a même pas la valeur de celle d'un insecte
Il est juste à côté, le cimetière ; tes ennemis s’arrêteraient pour y 'sser-p'
C'est la madre qui pleurerait toutes les larmes de son corps si ton cadavre y pourrissait

C’est définitivement dans les “guerre” ou les “gue-guerre” ou les “champ de bataille” qu’on peut perdre sa vie, dans l’univers de 3 du mat. La mort est ici évoqué de façon cru, de manière à ce que le message soit claire : en écrivant cet album, Lefa a mis énormément de soin dans ce genre de détails. Les thèmes, les lexiques, etc. tout a été façonné de manière à respecter le narratif. La façon dont Lefa répète “banane” à la fin me laisse penser que, décidemment, il s’agit d’expliquer à ce jeune con que se battre sur une scène devant des spectateurs, rester dans une fosse, ne lui permettra jamais d’être mieux considéré par ces mêmes spectateurs, mais juste comme un pantin baladé au gré de leur amusement.

La nuit avance… et commence à être vachement longue, on est bien au-delà de 3h du matin. Va suivre alors ce que je considère comme l’un des meilleures featuring de l’album, un featuring dont on rêve depuis un sacré bout de temps vu le niveau des deux artiste. Lefa, ft. Abou Tall, sur le morceau Insomnie.

Le meilleur dans ce morceau, pour moi... hmm par où commencer ? Par la prod, douce, fait avec énormément de soin ? Par la présence de ces cordes de guitares nostalgiques, qui ne peut laisser indifférent aucun d’entre nous n’ayant connu la vraie nuit blanche, l’”insomnie” ? En parlant de ça,il est agréable de retrouver Lefa sur le motif de l’insomnie, chose qui n’avait quasiment plus été faite depuis au moins… “J’ai pas les loves” ? On en arrive au coeur de la nuit. Abou Tall, s’adressant à quelqu’un d’autre, fait une liste de différentes choses, ce qu’il a fait durant la journée, ou ce qu’il a vu, suivant le métronome de la montre, parle, mais clairement dans le vide, fais la morale à ceux qui ne sont pas là.

Ouvre les yeux, regarde donc autour de toi
Qu'est-ce que les gens ne donneraient pas pour la gloire ?
La rue, c'est pas du cinéma, nan, nan, nan, nan

On revient par le biais de A.T à ce motif sur la rue et le cinéma. Ouvre les yeux, tel un ordre donné, semble mettre Tall dans le rôle d’une sorte de… conscience ? De souvenir ? En tout cas il n’est pas physiquement présent dans la pièce. Aucun échange n’a lieu directement entre lui et Lefa. Il est cependant manifeste qu’il en partage les idées et les thématique. La rue n’est pas le cinéma. L’argent, la mula, divise les individus. Et dans cet espèce de bout de refrain chelou mais fort bien exécuté, il dit :

La mula, mula, mula, comme d'hab'
Qui nous a, nous a rendus comme 'a-ç'

Le constat est alors sans appel. Ce ne serait pas l’égo ou l’agressivité, ou même la télévision, mais la recherche de l’argent qui a été la pomme de discorde. Encore une fois, tout est lié si on accepte l’idée que 3 du mat parle surtout du Rap Game dans son intégralité.

Ah, et j'ai donné, donné de moi, tu l'as effacé de ta mémoire
Étant donné que je n'ai pas de rancœur, j'ai pris sur moi
On a zoné et re-zoné dans le quartier pour la monnaie
Si je pouvais recommencer, je le referais encore une fois

Tu l’as effacé de ta mémoire… Si Abou Tall parle à la façon d’une conscience transcendante, parle-t-il alors à Lefa depuis le début ?

Respect, éducation, porter c'que t'as dans le caleçon
Assumer les darons et les conséquences de tes actions
Rester vrai, c'est rester fier de c'qu'on est
C'est pas parce qu'on est d'origine modeste qu'on doit l'être, Tall

Pas impossible : En tout cas, cette façon de partir en signant à la fin met encore un peu plus de confusion sur la modalité de communication. Comme si les deux rappeurs signait en bas d’une lettre de correspondance… Mais bon, on utilise plus du papier de nos jours, ça n’a pas de sens.

Sauf si… sauf si le but du morceau est que celui-ci ressemble à une sorte de freestyle, datant d’une époque où il était suffisamment peu connu pour donner leur nom en fin de couplet. On y reviendra, gardez ça en tête.

Dans le deuxième couplet, la culpabilité de Lefa me semble tout à fait manifeste.

La thune arrive à pieds, repart en bécane, difficile de rester calme
Quand ça creuse dans le bide, ouais, gros appétit, j'veux du sang, j'suis pas vegan
Non, j'suis pas vegan, non, j'suis pas né calme, hyperactif devant les caméras
Depuis qu'je tiens sur mes canes, depuis qu'j'ai compris le mécanisme
Et j'suis pas né noir, j'suis pas né pâle ; l'impression faut qu'je répare
Quelque chose que j'ai même pas cassé ; Marine, j'vois pas de quoi tu 'les-par'
Et j'me fais peur, mon cœur est en acier, j'ai besoin d'quelques rénovations
Suffit pas d'le foutre à la machine pour faire partir les mauvaises actions


Tout y est : Lefa, dans cette confession nocturne, fait la liste non-exhaustive de ses défauts, des défauts qui l’ont amené à avoir un coeur en acier. Y a-t-il une référence au rappeur “Népal” dans ces lignes ? Pas la moindre idée mais ça pourrait être drôle. “J’suis pas né pâle” pourrait aussi nous préparer à la venue de Lomepal mais c’est tout aussi incertain. Et cette culpabilité, là, elle est plus qu’évidente. Lefa décide ensuite de répondre à son collègue sur le même mode :

T'as décidé d'faire bande à part : moi, j'suis complètement d'accord
Mais rends les clés de l'appart', que j'ferme complètement la porte

L’abandon est net. Plus l’album avance, et plus Lefa semble s’isoler. Cette isolement n’est pas sans rapport avec ce qui se passe dans sa vie.

Arrive Paradise, un feat où Lomepal est très chantant (le bougre sait y faire). Et là je dirais que rien ici n’est réel. Non pas à cause de la simple présence de Lomepal, mais cela est déjà indiqué par le changement de ton, le fait que le sons succède à l’insomnie… Et par la confirmation donné dès le premier couplet par Lefa.

Moi qui voulais déployer mes ailes comme un aigle royal
Dans l'ciel étoilé, j'ai renoncé à mes rêves
Pour laisser les tiens tutoyer la réalité


Lefa rêve, y a aucun doute là-dessus, il rêve d’une femme qui l’a “braqué”, bref, il aurait fait des folies, l’aurait peut-être même piloté sans capo… sans casque. Mélodique, on peut peut-être trouvé dans ce morceau l’explication des dispositions dans lesquels se trouvait Lefa en début d’album, mais ce n’est qu’une hypothèse. Notons au passage quelques bonnes phases de Lomepal


On s’était promis de se dire la vérité comme les enfants
Mais tu m’as mentit comme les médias -


Qui une fois n’est pas coutume, finis assez sèchement son couplet, d’ailleurs. Et à nouveau, on voit revenir, comme dans tout l’album, comme chez Orelsan, cette accusation concernant les médias. Tout le projet est d’une grande cohérence.
On en arrive au dernier morceau, “Seul”. Et c’est là que plusieurs questions vont trouver leurs réponses, car “Seul” est un bilan, est un bon résumé.

J'tournerai dans la capitale comme dans la cour d'une prison
(bruit d’une porte de prison qui se ferme brusquement)

Le connaisseur avisé pourrait reconnaître dans ce passage-là une référence à l’un des plus anciens morceaux culte de Lefa, sortit dans le Street-album L’écrasement de tête, “Non-coupable” dans lequel on pouvait entendre le même type de bruit, le même lieu, la cour d’une prison. D’autant que c’est un morceau, où pour tout dire il y a mort d’homme...



Mais cela va plus loin que ça. Lefa, qui est très clairement arrivé au matin froid et peu accueillant de sa vie de tous les jours, s’est retrouvé en “prison”. Mais les murs de la capitale, s’ils la représentent physiquement, ne sont pas la vraie nature de celle-ci : La vrai prison, c’est la solitude. Après s’être rebiffé et avoir tué (encore une fois, de façon symbolique) un homme, en avoir ressenti la culpabilité au fil d’un parcours sans issue, Lefa purge sa peine, après s’être petit à petit isolé de tout ceux qui le connaissait. Et il devra faire avec.


Des albums entiers enregistrés dans des sous-terrains
À chercher d'l'or dans un monde où, sans les sous, t'es rien


Jour après jour...

En attendant d'être élevé au rang des légendes


En sommes, dans une ville de plus en plus vidé de ses concurrents potentiels, seul dans cette prison urbaine. Un pitch qui n’est pas sans rappeler celui du film “I am a legend” où Will Smith se ballade dans des rues remplis de zombis ne sortant que la nuit, mais là je divague peut-être. En tout cas, une chose que l’on sera forcé de remarquer, c’est la senteur très old-school du morceau. Au niveau du flow, au niveau des rimes et des assonances choisies (sous-terrain//sous t’es rien), ainsi que dans l’instru piano très sobre, on se sent presque renvoyé en 2008 l’espace d’un morceau. Avis personnel, Lefa réussit cet exercice bien mieux que ne le fait Gims avec 60%, car la sincérité du morceau ne lui donne à aucun moment le vernis de l’auto-référence stérile.

Pourquoi, en toute fin d’album, ce retour au source plaisant mais tardif ? Il est temps de ressortir cette phrase, que je garde en réserve depuis un “Maux de tête” :


Plus le temps passe et plus je rajeunis


Plus le temps passe, plus Lefa se remet au Rap, d’un album à l’autre. Et au fil de cette soirée, son amertume de “vieux rappeur” l’a amené à faire table rase du passé, à libérer sa parole comme à l’époque de la Sexion (jusqu’à Sombre), avant de se remettre à kicker pour la compétition pure et sans doute un brin puérile (Balle au pied), à rapper pour tenter de contrer l’insomnie, et enfin, à revenir à ce qui constituait son matériau d’origine, à savoir, Paris, la rue, et la solitude, composante importante dans l’art de Lefa.

Au passage, on a là un parfait sommaire du fil narratif du projet, partant de l’idée de la Guerre :


Moi, j'attends pas qu'ça tombe du ciel, frérot, j'suis travailleur
C'est pas méchant mais j'suis en guerre, va parler d'trêve ailleurs


Pour finalement faire la mesure, faire le point entre sa rage et sa culpabilité, et ce qui le fait marcher encore malgré les obstacles, malgré son retour difficile  :


Ouais, j'suis qu'un homme, j'suis rempli d'contradictions
'Du-per' entre mes principes et mes addictions
J'ai dit qu'j'arrêtais, mais j'ai repris l'son
Merde, cette saloperie me donne des frissons


On en revient également à cet étrange ivresse de l’égotrip pressenti dans le morceau “Santé” :


Cette saloperie m'a rendu ivre comme un alcoolique
Dans mon ivresse, j'ai sûrement perdu quelques acolytes


À savoir la cible du colt (lorsqu’il était ivre de rage), mais aussi Abou Tall il y a deux morceaux (lorsqu’il était ivre tout court), partis pour les motifs que l’on devine ici.


Moi, y'a beaucoup d'choses qui m'font pas rire
Mais, calme-toi, ça veut pas dire qu'j'vais ouvrir le feu dans Paris


Référence certes à Charlie Hebdo, mais cela peut surtout nous indiquer la portée purement symbolique du meurtre décrit ici.


Quand j'donnerai mon avis, on m'dira : "Tu sais où tu peux l'carrer
Là, tu dépasses complètement les bornes, oublie tous tes plans d'carrière"


À supposer donc que Lefa n’aurait donc pas encore tout déballé dans cet album, et que de toute évidence, il ne le fera jamais vraiment sur d’autres sujets plus sensibles. Certes, beaucoup de choses ont été dite ici, mais 3 du Mat tourne avant tout autour de grandes thématique-phare, que sont justement la distinction entre les vrai et les faux rappeurs, entre ceux qui donnent le mauvais exemple et ceux qui sont conscient de l’impact de leur parole sur les plus jeunes, la rivalité, ce champ de bataille que représente le Rap Game. La description du meurtre sans laisser aucune part de glorification pour l’acte lui-même... Ces thématiques reviennent souvent, mais il n’a pas suffit à Lefa d’y faire appel pour écrire son album. Ceux-ci sont placés, organisés de manière à raconter une histoire : 3 du Mat est redoutablement bien construit.
3 du Mat… Maintenant que j’y pense, que dire de cette histoire d’heure ? Durant cette soirée, le temps ne se déroule pas de façon naturelle, je pense que vous avez fini par le remarquer. Et il s’agissait pour moi d’élucider en premier lieu cette énigme. J’ai pas mal hésité, mais finalement, en voici mon interprétation :

Ces heures ne représente pas le réel déroulement du temps, mais bien différentes étapes, différents états d’esprits que traverse Lefa. La colère à peine descendue et l’envie de meurtre aux alentour de “01h00”. Puis, plus le temps passe, plus Lefa s’enfonce dans la culpabilité, qui éclate au grand jour à “02h00” pile, heure à partir de laquelle il va tenter d’oublier ce qui s’est passé en s’enivrant. Mais arrivé à “03h00” ben au final il va devoir être à nouveau honnête, honnête avec ses (anciens) amis, honnête avec lui-même (car, son rêve lui fait apparaître le visage d’une femme qui n’est jamais évoqué, dont Lefa ne parle pour ainsi dire jamais, mais qui reste caché dans son inconscient), et enfin honnête avec cet interlocuteur que nous sommes en écoutant son projet. 3 du Mat s’appelle ainsi car l’heure importe peu, c’est plutôt la 3ème étape à laquelle est arrivé Lefa qui donne son titre au projet, placé sous le signe de la sincérité.
À ce stade, “3 du Mat” par-ci, “3 du Mat” par là, finalement, c’est la vérité qui est amené ici, quelle soit sur le surface de jeu ou dans le Motel, et dans à peu près tous les environnements par lesquels passe Lefa.

Je le constate ayant finis la critique de cette album et en ayant donné ma propre interprétation, on a encore passé un pallier dans la complexité. Je reviens donc sur ce que j’ai dis à la fin de ma critique sur Visionnaire, s’il y a bien un objet particulier dans la carrière de Lefa, c’est bel et bien “3 du Mat”, une sorte de version, la vérité derrière le beaucoup plus lumineux Visionnaire. Ce motif de la vérité plus sombre est quelque chose que l’on retrouve régulièrement chez les membres de la Sexion, que ce soit par le biais d’un deuxième CD drapé de rouge ou de noir. Lefa a décidé d’en faire un projet en lui-même, et nous prouve qu'il ne suffit pas d'être bien produit, de savoir bien rappé ou bien écrire, et que la structure du projet vu comme un ensemble compte également pour beaucoup.
Pour être honnête, j'ai commencé l’écoute avec un sentiment mitigé. Très court, l'aspect démo qu'il semble porter s'estompe vite derrière le goût prononcé et l'épaisseur du projet. Bien évidemment, je salue le travail, je salue l’artiste. Mais “3 du Mat” s’accapare dans la foulée des particularités qui le rendent selon moi inrerproductible. Les feats, le ton, tout ça, rien ne pourra être véritablement repris de cette façon. Ce projet a une identité tellement forte qu’il amène Lefa à un autre niveau. La présence de ces featuring n’a pas seulement des visées commerciales : elle s’inscrit dans la logique même du skeud. Il aurait été bien trop tôt sur Visionnaire, disque de la réorientation de Fall, ils sont parfait ici. À mon avis, car en fonction de son histoire, de son parcours et de ce qui nous a été donné de voir ici, Lefa a à présent clairement sa place parmi les légendes du rap français. Toute proportion gardée, je ne veux pas parler en tant que fan, mais en tant que connaisseur.

Espérons que Lefa soit perçu, compris, dans toute la complexité de son art. Dans le Rap français de 2.18, qui demande de plus en plus à ce que les albums se placent dans des catégories définis, entre rap pour snob pointu et mongoles incultes, à un moment où les médias et internet nous montre que les faux roi se pressent au portillon du trône de la popularité, à un moment où les albums sont de moins pris pour des unités délimitante et des objets artistiques concret, le défis n'a jamais été aussi beau...

Merci de votre attention.

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Re: 3 du Mat - Critique

Message par Neil le Mer 25 Avr - 14:35

Bravo. Après Visionnaire, Lefa nous présente ici son projet qui le remet totalement à la place qu'il devrait occuper. 3 du mat est un album que je réécoute en boucle sans lassitude pour pouvoir à mon tour proposer mon analyse qui arrive.

Au passage je suis allé voir en concert à Lyon et s'il passe près de votre ville je vous le conseille vivement il met le feu ! Et en plus on a tous droit à notre photo avec lui à la fin du show, je vous aurait bien montré la mienne mais elle est archi floue, IDR est nul comme photographe. --'

Neil

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