Visionnaire - Critique

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Visionnaire - Critique

Message par Admin le Dim 24 Sep - 4:39

Ça y est ! La date tant attendu et tant répétée est enfin arrivée : Le nouvel album de Lefa est disponible, dans les bacs et sur les services de streamings musicaux. Alors, en première lecture, l’attente en valait-elle réellement la peine ?

On se souvient, un peu douloureusement d’ailleurs, de ce qu’il était advenu à deux reprises, avec deux autres membres de la Sexion d’Assaut, lors de la sortie de leur second album. On peut apprécier ou non à différent point de vue M.C.A.R est l’Éternel Insatisfait. Le fait que ces albums soient moins risqués que les premiers, le fait que l’un comme l’autre semblait s’être accordé à rester la majorité du temps dans les créneaux de la musique large appartient moins à l’opinion qu’à la réalité des faits. Sortit de la Sexion et sous le joug d’une popularité certaine, il a semblé de plus en plus compliqué pour leurs auteurs de définir une seule identité musicale en accord avec leur passé. Le problème est plus vaste que leur simple égo, puisque ce problème de nature identitaire semble toucher plus largement la quasi-totalité des membres de la Sexion, issus d’un Rap qu’on désigne comme résolu depuis 2012 et perdus dans un monde et dans un marché de la musique qui semble leur échapper ;Travaillés qu’ils sont par leur nécessités de la vie de tous les jours (ces messieurs ont maintenant des familles à charge) ainsi que par leurs anciens fans qui ne se lasseraient pas de les harceler (de toute l’ardeur de leurs anciens amours, certes mais surtout) de commentaires bien sentis. Ct mieux avant, et je pense que n’importe lequel d’entre nous pourra le constater, y compris les artistes eux-même.

Partant de là, un membre est tout de même venu brouiller les radars de ce qui aurait pu être une forme de mort lente du mythe de la Sexion, à savoir Lefa, qui, après avoir passé 4 ans sans sortir un seul son marqué de son propre nom, revenait tel un boomerang sur la scène. L’album Mr.Fall aura quelque peu divisé les fans. Trop peu de rap pour beaucoup de ses auditeurs, et on les comprend, connaissant la réputation de l’homme-mystère, et le personnage qu’il avait ainsi créer. Des sons aux sonorités aussi large que “Rappelle-la”, “Cuba”, “En Terrasse”, semblait incompatible avec l’ADN que les “connaisseurs” avaient bien voulu lui prêter. Pour ma part j’avais plutôt bien accepté l’album et lui avait même trouvé certaine qualité que lui prêtait peu de commentaire YouTube, au travers d’une courte analyse dans le topic sur les top 5 des meilleurs projets des solo de la Sexion. Dans cette perspective je tiens à pousser l’analyse plus loin avec “Visionnaire”.
Je tiens également à dire que, si entre-temps quoique ce soit serait apparu sur Rap Genius, j’ai fait mien le choix de ne pas le lire, pour ne dépendre d’AUCUN biais, et ce depuis la publication du premier son aux alentours de février 2016.

Il fait beau cet après-midi de 22 septembre, jour où, en bon fan bien fidèle comme il faut, je passe la porte d’un de ces magasin Fnac. Sous la lumière vive des galeries surchauffés, je trouve au milieu de ce rayon d’un blanc sale le dit skeud. Un temps, j’avais commencé à imaginer qu’il ne pouvait pas sortir en boîte, et qu’il faudrait se contenter de cette désagréable dématérialisation, je suis donc content. Ne faisant pas confiance à la perfidie d’un Google Music ou d’un iTunes (surtout depuis que l’iPod a pris la flotte), l’achat d’un CD est pour moi la seule façon de vraiment soutenir les artistes que je souhaite, bien loin des crachats publicitaire que redistribue Spotify. Bon, esquivant les propositions de cartes d’adhérants de mes couilles je finis par sortir, le CD en main, et, à la lumière du jour, premier constat, hélas défavorable.

Qui a pissé sur la tranche ? Cette couleur jaunâtre pâle me déçoit fort. On aura connu le graphiste Fifou dans de meilleures dispositions. Le disque lui-même partage cette teinte curieuse et pas très vendeur (peut-être est-ce la faute de ce styliste au nom douteux, à savoir “Tony la Frippe”)... Mais bon, a-t-on jamais pu donner un avis objectif sur un CD à partir du packaging ? On ne serait pas crétin au point de juger un CD d’avantage sur la forme que sur le fond. Du moins, je ne pensais pas que ce serait mon cas. Bon, toutes ces petites lettres pixelisé, comme si elles sortaient d’une machine, c’est plutôt original, peut-être que ça montre que “Visionnaire” est tourné vers le future, comme son nom me l’indique. C’est positif, non ? Allez, je met le CD dans l’antique walkman, on va voir ce qu’il a dans le ventre. Réponse : Plus de pile. Je cours en acheter, stupide consommateur que je suis.

Je fais attendre le lecteur pour rien, je n’ai pas tenu la nuit. Je voulais absolument savoir ce qu’il avait sur ce nouveau projet, et j’en ai fait une première écoute à minuit sur ce service de streaming noir et vert pour lequel je ne ferais pas de pub. Le lendemain je suis allé l’acheter, mais c’était sur une sensation un poil contrastée. En faites, oui, il y avait bien plus de rap sur “Visionnaire”. Mais j’étais déconcerté. Soyons honnête je crois bien que je savais pas trop comment le prendre. C’est au terme de plusieurs écoute que j’ai finalement arrêté mon avis pour commencer à le rédiger.

En premier lieu, vient un doux sons de clochette répétée, avant que les premières lignes ne commence à tomber, très rapidement. “Fais-le” c’est un résumé par le sommaire des conditions dans lesquelles se trouve Lefa. Pourquoi il écrit, sa renommée, son parcours. Mais surtout c’est une bonne preuve du Courage qu’il a dû y mettre : “Si tu peux l’faire seule, fais-le, compte sur personne, fais-le”. C’est une incantation, de l’auto-suggestion. Allait-il le faire ? Personne n’y a vraiment cru, n’est-ce pas ? Il est bien possible que le doute ait également traversé l’artiste, et c’est la raison de l’existence de cette première partie d’Introduction.

Ouaip, j’ai bien dit “première partie d’introduction”. J’aurais pu aussi dire “préambule” car en vérité, la vraie Introduction de l’album c’est “Chaud”. Chaud, car tout droit sorti du four (comme la came de la piste précédente ?) est un morceau où Lefa souhaite balayer d’un revers de main bien plus agressif, le doute qui entoure forcément son retour dans le Rap, aux vrais affaire et notamment à l’égotrip pure. Chaud annonce que l’album, décomplexé, va porter haut et fort l’emblème de la Modernité, quitte à choquer les plus puristes. C’est une véritable prise de risque personnelle... Mais pourquoi ne dit-il pas “Je suis chaud” ? Qui est compris dans le “On” de “On est chaud” ? Sans doute pas IDR et les autres acteurs présent dans le clip. M’est avis qu’il fait ici référence à la Sexion. D’ailleurs, dans “Touché”, qui suit ce morceau, on peut trouver des paroles telle que “On est pas les mêmes” “Mon équipe est dans la maison” - d’autres indice dans le même morceau semble m’indiquer que c’est bien à l’équipe d’origine qu’il est fait référence. Note personnelle, je dirais même que c’est très évident :

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“Papa c’est vrai c’qu’on voit à la télé ?” (Fais-moi rêver ?)
“Quand le ciel s’assombrit, j’consulte pas de Boumara” (“Marabout” de Gims ?)
“On affronte les vagues, une mer calme ne forme pas d’bon marins” (MMC ?)
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Ce sons est adressé à la concurrence. De façon concrète comme métaphorique, Lefa a dû retraverser la mer - après une longue absence - pour revenir se débarrasser, disons, “désemplir le monde de leur présence”, comme dirait le soss Hugo (Victor, hein, pas TSR). Un des morceaux recelant le plus de détails vraiment cryptiques, et de loin pas le seul.

“Béton” continue sur cette lancée. En faites la présentation de ce son lors du shooting-photo sur Instagram a pu tous nous tromper. Le morceau prétend être trap. D’ailleurs c’est vrai pour le refrain, et pour la prod (franchement ! Cette prod est presque un stéréotype de la trap, je parle bien du courant musical issu du Dirty South sur lequel a coulé beaucoup d’encre, et beaucoup de ma haine). Mais en vérité, écoutez bien la façon dont les couplets sont posé, le flow, qui accélère parfois très très nettement, ce n’est pas cette horrible façon d’hacher les mots à la façon de Masterchef (de Mr.Fall) ou de Bête Noire (de TMCP). En soit, “Béton” c’est une sorte de tâcle, à sa façon, de la trap. C’est ce qu’on appelle un morceau, typé “Terrain” voir terter, un créneau qui fait aujourd’hui très vendeur. Lefa montre qu’il apporte ici une importance à la forme, quitte à cacher dans cet emballage des flows inattendus, différenciant esthétique générale et contenu réel. L’arrangeur a toujours eut une grande conscience de son image et nous fait ici savoir que c’est toujours le cas.

C’est le cas également de “Gucci Love”. C’est un type de sons relativement inédit pour un solo de la Sexion (à deux trois exceptions près, je pense à “Paname” de A2C), c’est-à-dire un banger sombre, ses basses et cette prod qu’on croirait sortit de Nero Nemesis. Tellement sombre qu’il en deviendrait presque obscure, et là je dois dire qu’à la première écoute, Wow qu’est-ce que je l’ai pas aimé. Je le trouvais idiot. Je comprenais rien à cette espèce de placement de produit du démon (Répété tellement de fois à chaque refrain ?!) ni d’ailleurs à l’intervention d’un de mes favoris, à savoir Jr O Chrome. Pourquoi ici et maintenant ?...
Mais ça c’était avant que j’écoute attentivement le morceau, pas si évident à comprendre. En faites c’est une critique amère, très violente d’un sujet très prisé par les rappeurs pseudo-criminels : Le Lifestyle. ça mérite un paragraphe.

Depuis le début du morceau, on parle d’un individu sappé de Gucci de la tête aux pieds. Alors certes, il présente bien, mais s’avère finalement être une sacré pourriture. Il vend de la drogue, ou prétend la vendre tout du moins, c’est flou (vu le sujet on a des raisons de penser que ce flou est volontaire) et parade avec l’argent obtenu par ses moyens. Et ce qui est critiqué avant tout ici, c’est bien cette parade, cette démonstration obscène de ce que peut acheter l’argent sale. La posture morale prise par Lefa devient évidente dans la suite de la séquence, vu que l’individu, très anonyme, finit par disparaître… Du moins, si l’histoire qu’il raconte est vraie - car le flou persiste en partant du fait que son “bénéf’ est parti en fumée”. Soit quelqu’un l’a brûlé, soit il n’a jamais existé. La critique des rappeurs pseudo-criminel est ici féroce. Soit ils mentent, soit ils finiront par payer pour le mal qu’ils ont réellement fait. C’est le crime et sa promotion qui sont ici critiqués et franchement il faut avoir des couilles pour entrer dans ce sujet de manière aussi frontale, en tant que rappeur français. Alleluia, Jr O Chrome est en faites parfait dans ce son. D’abord au niveau de son image globale (oublions le récent Facetime svp) et de la sonorité de sa voix (il kick !) mais surtout, il continue l’histoire de façon crédible, en passant par la première personne le temps d’un demi-couplet. “Gucci !” crie l’écho. Finalement, Jr opte pour une description d’un individu qui lui EST réellement impliqué, “Il n’emprunte jamais les mêmes parcours ! Toujours proche de la fin du compte à rebours !” la fin abrupte laisse peu de doute sur l’urgence du personnage : La vie d’un homme réellement impliqué dans ce style de vie est une non-vie. Le mec SURVIT en réalité, et c’est tout le contraire du Lifestyle, qui prétend pourtant vivre dans un mythe de criminel vendant de la came, vous le savez tous.
Bref, c’est un morceau extraordinairement complexe. Une dernière chose, pourquoi alors, répéter aussi souvent, aussi bêtement “Gucci love” ? Pourquoi est-ce si important ? J’ai une théorie. En cherchant un peu sur internet, on finit par trouver qu’il s’agit en réalité d’un hashtag, #guccilove, apparaissant bien souvent sur instagram, à côté d’assortiments entiers de vêtement, sac etc. issue de cette marque onéreuse mise ici en évidence.


A la façon de plein de contenu sur instagram, ces photos sont bien souvent relayés un peu partout, et les réseaux deviennent alors de vrai mitraillette à pub. Les artistes, comme d’autres célébrités, sont souvent contacté pour faire office d’homme-sandwich, et envoie de ce fait, des messages publicitaire. Ce qui me fait dire ça, c’est l’expression utilisé dans le refrain “Sponsorisé de la tête au pied #guccilove, #guccilove”. Le lien à faire entre les deux, c’est ces commentaires qu’on retrouve un peu partout sur les réseaux du style “Argent facile, pour arrondir ces fins de mois !” Vous les avez tous vu au moins une fois :


Non seulement ces commentaires sont omniprésents sur les posts de nos artistes favoris, mais surtout, jouxtent ceux d’enfants parfois jeunes, parfois naïfs. En cliquant sur le nom de ces comptes, n’importe qui peut voir des billets alignés, des yacht, des assortiments gucci (à tout hasard). Le fonctionnement absoluement abject par lequel ses marques finissent par être fantasmé de tous est semblable à celui prôné par le LifeStyle, d’où le “Gucci Love”. Toujours aussi décevant, toujours aussi idiot, ce morceau ? En tout cas je ne le pense plus davantage. Pour la forme, je vais saluer le fait que Lefa n’ait pas pris une instru typé rap conscient, ces petits pianos et violons qui annonce de façon tellement balourde la couleur, mais plutôt de prendre une prod bien bien sombre, utilisé par ceux-là même qu’il dénonce, dans le but de toucher le coeur de cible, à savoir leur fans. Cela ne peut rendre que le message plus brutal, plus morbide, car nombreux seront ceux qui passeront totalement à côté du message en s’enjaillant dessus, gangster en carton ignares. À partir de là, il va falloir commencer à accepter une idée très simple : Dans cet album, rien n’est vraiment là par hasard.

Mais bref, passons à présent au plus détendant Bi Chwiya. Je l’avais déjà dit précédemment, le sons est plus tranquille, permet à Lefa de reprendre son souffle en faisant, en passant, la promotion de Barack Adama, du retour de la Sexion d’Assaut. Ce morceau est en quelque sorte corrolaire à “Reste Branché” - Le morceau nous demandait d’attendre sur les réseaux, et de rester fidèle en attendant que la Sexion revienne, là Lefa dit que cela va se passer “2017 c’est notre année”, mais “tranquillement”, “Bi chwyia” en faites.

“Baie Vitrée” un morceau en apparence plus doux, mais qui n’est pas sans receler un message à sa façon, plus sec et pas forcément très évident. Lefa parle du fait qu’il a changé. Il a changé, et préfère presque s’éloigner du bitume parisien, qu’il connaît, pour le voir de loin, observateur privilégié derrière une baie vitrée, dans une fête intramuros. N’empêche, il semble que cette situation le laisse un peu sur sa faim. Sans doute n’a-t-il pas encore le succès qu’il aurait dû avoir, on se souvient de son unique disque d’or pour Mr.Fall. Il souhaite alors à tout les rageux qui ne croyaient pas en lui d’aller “Exploser la banque”, et par là il ne souhaite pas vraiment leur voir dynamiter le bâtiment, mais bien d’aller faire fortune, ce qui est aussi son objectif. Tuer le Rap, c’est ce qu’il va faire (en début du deuxième couplet), entrer en guerre, ou en polémique, c’est ce qu’il va faire aussi. Car il risque de tomber en martyre, ce sont ces mots.

Bon là forcément on commence à se demander où il veut en venir, et on commence à comprendre ce qu’est en réalité cette “Baie Vitrée” qui donne son nom au titre de la piste. C’est un “plafond de verre”, un ensemble de précaution qui l’enferme, le coupe à la fois du bitume et l’éloigne de son objectif réel, “ce qu’il va faire”. Mais de quoi s’agit-il ?... On y réfléchit deux minutes. Le morceau se termine sur de jolies petites notes. Soudain, un gros sons de Violon sombre, reconnaissable, résonne dans nos oreilles. Et c’est là je crois qu’on comprend que Baie Vitrée était en réalité une introduction avant Visionnaire, le morceau qui le suit.

C’est Visionnaire, la prise de risque ultime qui sort Lefa du confort d’une vie de rappeur casé, le son, tout comme l’album en faites (on y reviendra). C’est Visionnaire, qui parle d’identité, qui parle d’un monde plus que sanglant, du terrorisme, du braquage de banque, de crise économique, de bourse et de misère, de “Nuit debout”, du vrai rôle de l’argent, des riches héritiers du Quatar, de la haine, des 400 ans d’esclavages. C’est Visionnaire, le message qui doit être porté, ce message glaçant délivré avec ardeur,  qui ouvre la deuxième moitié de l’album, qui sera différente de la première. Visionnaire, nouveau classique de Lefa, car il montre à quel point le personnage est resté torturé, à quel point il reste sulfureux, comme lors de sa première vie. Mais, le morceau n’est, à mon sens, pas une renaissance, mais bel et bien une suite logique (on y reviendra). Visionnaire peut donner l’impression d’être vraiment le coeur de l’album. Car en plus d’être introduit, il est également doté d’une outro.

Tu crois m’connaître par coeur, mais connaîs-tu vraiment Fall ? c’est sur ces mots que commence Sang-Froid. Un drôle de titre, qui semble dans un premier temps juste destiné à faire redescendre Lefa des flammes brûlantes de Visionnaire. Beaucoup de ce qui a été dit dans le morceau précédent y trouve en effet un écho (“Je suis sur écoute - apparement les bubar c’est leur bête noire” qui a également un double sens, rapport au fait qu’on ne sait pas qui l’écoute ni le sens de bête noire ici), notamment dans le fait que Lefa veut rassurer l’auditeur. Il parle, certes, il parle, mais les mâcheoires serrés, mais sans faire de grand geste, il ne prend donc pas une posture, mais ose parler, dire la vérité. Lefa s’adresse depuis le début, à lui-même. Il a explosé dans Visionnaire et tire à présent sa conscience pour la tirer, lui remettre les pieds sur le béton, elle dont les pieds “ne touche plus le sol”. Lui dit de faire gaffe, ne cesse de lui donner des ordres, des conseils, de le pousser à se contrôler. Je tiens pour preuve “Tu sais trop bien que tout ce qui monte est voué à redescendre…” mais il ne peut connaître qu’une personne qui sache “trop bien” quelque chose - surtout dans le cas de Lefa, qui a disparu après l’Apogée. Cette façon de faire parler son surmoi, de le faire ainsi débattre avec lui-même, et une approche intéressante, surtout quand on a vu le clip qui l’accompagnait. Les scènes sont divisé en deux, celles où Lefa est en Noir et blanc, et où il est alors munis d’une tenue de combat (pour mieux combattre ses pulsions ?) et les scènes “en vert”. Tout ce vert pourrait faire référence au cerveau dit “reptilien”, une partie de l’encéphale destinée à des tâches extrêmement basique, celle notamment de se défendre, de fuir, de calculer, pour sauver sa peau. Cela peut expliquer en tout cas le titre “Sang-Froid” (comme le sang des reptiles) et tout cet éclairage verdâtre et sombre, couleur qui leur est en général destiné.


Or, toute cette froideur finit par tuer. En parlant de Sang, on y revient sur un thème beaucoup plus clairement énoncé dans A.M.C. Le ton est donné dès le début. Ce que Lefa dénonce ici, c’est la violence, celle du meurtre, en faisant de tout les personnages des anonymes, ce qui n’efface en rien l’horreur du crime. Ce corps à même le ciment...Tantôt, il avait parlé de “Béton” pour parler de la rue. C’est exactement ici la même image. Il y a un cadavre dans la rue, et ce ne sont pas les policiers (froids), à l’occasion lâches, mais surtout impersonnels, peu impliqué, qui sauveront ce malheureux, qui, avant d’être un cadavre, était un fils, un frère, un époux, un homme, tout simplement. “POW” dit l’écho saturé. Coïncidence, AMC est également le nom d’une chaîne de télévision américaine pour laquelle ont été créée les séries The Walking Dead, mais aussi The Killing (le meurtre ?). C’est une hypothèse, mais peut-être que ce n’est pas une coïncidence. Alors cela signifierait que A.M.C a pour but de débanaliser le meurtre que les médias, et notamment les séries policières, ont trop souvent tendance à prendre à la légère. Ici le récit est court, réaliste, d’une sécheresse infinie qui s’éloigne justement de l’aspect spectaculaire des séries télévisées - Mais ça reste que ma théorie, pour le coup, j’en suis pas à 100% sûr.

Le morceau s’achève sur une dédicasse, à quelqu’un qui n’aurait rien à faire là, à savoir un membre de l’Institut, le H de guerre. Si je me réfère à ce que je sais de lui, l’homme est allé de nombreuses fois en prison, pour des raisons obscure. Ce sons lui est-il dédié plus qu’à IDR ? Mystère. Tout au plus je savais que j’avais entendu un truc quelque part, une fois.... Oui, dans Prêt à tout, dans l’album Espace-Temps, Maska disait :

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IDR, sors d'la street, on sait toi et moi qu'elle est pas fantastique
Le H de guerre enterre cette lettre, j'veux te voir en paix épanoui dans ta vie
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Dans un morceau qui se voulait justement critique de la rue. Pour le reste… tout reste ouvert à l’interprétation personnelle. En faites, c’est justement à partir de Sang-Froid que l’album commence à devenir très, très personnel. Si A.M.C était la vision impressionniste d’un meurtre (edit : et à mon avis le sons le plus proche de ce que Lefa faisait au sein de la Sexion, ce son ma rappelle beaucoup le feeling donné par "Changement d'Ambiance"), une description où Lefa interiorisait pas mal tout ce qu’il voyait, Solitaire est plus une description de son statut d’artiste. Convoité, jalousé, critiqué, il est bien souvent forcé de s’isoler. Il parle de son statut de rappeur (Lefa) et non de lui-même (Fall), j’en prend pour preuve cette magnifique punchline : “Les borgnes ne seraient pas roi, si les aveugles pouvaient s’acheter leurs vues comme les rappeurs”. Isolé au sein même de l’industrie, il n’a pas d’argent au fond du coeur, ce qu’on devrait attendre de lui, il se distancie de celle-ci et de la vision réductrice que la société a du rap. Rappelle que ce sont ces CD qu’il vend et non de la drogue (là on peut retrouver le thème évoquer plus tôt dans Gucci Love sur les soit-disant rappeur-criminel).

Des sonorités plus joviales, mais pas moins bien accordées, sont présente pour Garantie. Lefa y résume sa vie passé, de 0 au succès, avant de se rendre compte que, passer cette vie de rêve, les disques de cristal, les Victoires de la Musique, au final, la célébrité n’est en rien garantie, l’anxiété au coeur de sa vie n’est pas pour autant gommer. Et Barack Adama vient très à propos relancer le sujet sur le même schéma, encore un parfait choix pour ce morceau, qui a quelques relents de nostalgie.
Lefa, au final, n’est jamais exempt de doute, et l’exprime dans “Où est ma place”. C’est ce sons qui explique pourquoi j’ai commencé cette critique par un long préambule sur la situation de Lefa au moment de la réalisation et de la sortie de Visionnaire. Tout y est parfaitement, clairement résumer. Lefa est perdu, entre tout le travail qu’il fournit, son passé, son demi-succès. Je pense que ce sons pourrait être chanté à l’heure actuelle par n’importe quel membre de la Sexion d’Assaut et c’est ce qui le rend tellement appréciable à mes yeux.

Enfin, à ses yeux, sa place n’est certainement pas dans les pompes d’une Popstar (le sons qui suit !). Il n’en sera jamais une, parce que s’il ne sait pas si le succès sera à la porte, il a trop de chose à dire pour devenir un jour un chanteur aseptisé (tout en le disant avec les sonorité plus pop… Bref vous avez compris comment ça marche). Il se souvient des victoires passé, du fait qu’il ait tenu sur la distance, et que c’est sa meilleure assurance pour les conflits futurs. Le chapitre des doutes et ici refermé, voilà qu’arrive la dernière couche de confession, celle du domaine de la vie privée, et non plus de la vie publique (bien que ces sujets soient souvent entremêlés).

Coeur de pierre, l’histoire d’une romance, ou d’une pléthore de mauvaise fin. “Vivre avec quelqu’un, c’est vivre avec la peur de le perdre” ”Tout ce qui décolle finit par atterir”. Comme avait dit Maska en expliquant la raison de la présence d’un sablier sur la pochette de son album, cette idée du temps qui passe est très présente chez les membres de la Sexion (ce qu’on a pu constater depuis “Rien ne t’appartiens”). Bombe à Retardement, dont le titre a finalement trompé à peu près tout ceux que j’ai croisé. Qui n’est pas sans rappeler le remix de Panda que Lefa avait dévoilé sur facebook. Bizarrement, Fall trouve que les flows rapides sont bien mieux adapté à l’évocation d’histoire amoureuse. Là, toute l’efficacité du sons vient du fait que les éléments qui ont finit par avoir raison de la relations sont tous évoqué les uns après les autres : La conclusion est sans équivoque, cette relation était depuis le départ une bombe à retardement.

Voilà. Maintenant un petit bonus. J’espère ne pas être le seul à m’être fait avo
ir, parce que lorsque je l’ai vu j’ai eut le sentiment d’être le plus gros couillon que la terre ait porté. Comment vous expliquer la chose sans paraître maladroit ? Lors de la révélation du single puis du clip, “Rouler” semblait être un sons un peu large, fait juste pour une seule raison, servir de sas de décompression entre deux sons un peu plus tendu. On a été nous-même surpris de le voir à la fin de la tracklist. Mais finalement, si on reprend tout en perspective, il est tout à fait logique que ce son se retrouve à la fin. Parce qu’il ne parle pas de voiture.

<< Laisse-moi Rouler, loin des ennuis, passer la 5ème et transformer nos vies… >>


Le son est bien musicalement fait pour un public large, mais le fond, c’est pas pour parler de voiture. Alors certes, le clip montre des bagnoles. Mais je me suis toujours demandé qu’est-ce que foutait un artiste comme S.pri Noir dans un sons aussi oubliable. Et puis soudain j’ai écouté plus attentivement son couplet :

<< Envoie les clés du globe, celles de l'espace,
(...) Du gramme à la tonne de fougère, de quoi la tourner
(...) Envie de faire le tour du monde tant qu'on a la santé
Je veux faire le tour de ma planète
Faire le tour de ma planète, laisse-moi rouler >>


J'aurais dû être mis sur la piste, sachant que S.Pri disait à peu près pareil dans le son "Saturn".  En faites c’est pas Rouler en voiture. C’est Rouler du bon shit sa mère.


C’est con parce que du coup il m’en a fallu, vraiment, du temps, pour le comprendre, ça. Le fait que Lefa parle de oinj’ me semblait tellement improbable que je l’ai exclus du champ des possibilités. Après, en voyant à quel point Lefa se livrait, lui et ses soucis, ses inquiétudes et ses peurs, il ne pouvait que sembler logique qu’il s’agisse de cela. Mais je suis quasiment sûr que sur Rap Genius y a au moins une personne qui a dû l’expliquer. Bref, à vérifier, mais l’idée que tout le monde pense qu’il s’agit du sons le plus large, voir le plus enfantin de tout l’album alors qu’il s’agit en réalité de tout son contraire (selon les interprétations possible, car, en plus, les deux se valent), c’est hilarant. Et pour moi ça explique l’invitation d’S.pri Noir sur ce genre de bail, lui qui est bien connu pour ses descriptions des effets du THC sur les neurones.

On a fait le tour de l’album, on en arrive à la conclusion. Il fait nuit à présent, je suis devant mon PC, l’album posé non loin de moi. Qu’est-ce que j’ai pu en tirer ? Tout d’abord, que finalement, j’avais faux sur toute la ligne. Visionnaire n’est en rien futuriste. Tout, la cover, le titre, au final, tout n’était que tromperie. Ou plutôt ambigüité. Un Visionnaire, ce n’est pas forcément un prophète. C’est un individu qui, selon la définition courante, a une VISION GLOBALE dans ce qu’il entreprend. Le CD n’est pas futuriste, dans le sens où il doit se comprendre comme un ensemble cohérent, munis de chapitres : Un préambule (Fais-Le), une introduction à la première partie (Chaud), mâtiné d’un retour “artificiel” à l’égotrip (Touché et Béton) puis une césure violente qui amène à l’introduction de la deuxième partie (Visionnaire) qui l’amènera à adopter une posture méditative (depuis Sang-Froid jusqu’à Où est ma place), de finalement se dénuder au point d’en arriver à la vie privée (Coeur de Pierre, Bombe à Retardement) avant de se finir sur une non-solution mais qui a pour elle d’amener plus de légèreté (Rouler).
Lefa est conscient et honnête, et il sait qu’il ne pourra pas, sur une simple musique, régler tout ces problèmes inhérent à sa situation, situation personnelle (Baie Vitrée, Solitaire, Garantie, Où est ma place), qu’il arrive à totalement cerner, tout comme un instantanée du rap et des médias à l’heure actuelle et des image que celui-ci véhicule, avec lesquels il est en désaccord (Gucci Love, A.M.C). Et en cela le projet est non pas visionnaire lui-même, mais est celui d’un Visionnaire, de celui qui cherche à avoir entre les thèmes une cohérence et cherchera à toucher à tout les aspect de son existence. Il y a, chez Lefa, une constante distinction entre le fond et la forme, et cela est démontré par une masse énorme d’exemple au sein même du disque. Mais le plus belle fut quand même celle du CD. En sommes, Lefa place sa photo dans un coin en bas à droite de l’image, flou et éthéré, alors qu’il n’a jamais été aussi central à son propre album, et jamais aussi vindicatif. Laisser la place à tout ce blanc et à ces lettres pixelisés avait de quoi nous induire en erreur quant au sens de ce projet. C’était là la vraie signification de ces étranges images filmé à la caméra de basse qualité dans nombre de clip : Celle d’apporter un regard autre, un regard différent sur ce qui nous était donné de voir. On pourra aimer ou non Visionnaire, on ne pourra en tout cas pas lui reprocher sa cohérence extrême.

Il y a tout plein de chose que je n’ai pas évoquée, notamment la qualité des prods, que je trouve pour la plupart merveilleusement adapté (certaines nous venant directement de Londres pour un skeud aux sonorité particulière). Et les textes, qui ne sont pas en reste (je me suis plus appesanti sur le fond que sur la forme, et pourtant, nombreuses sont les punchlines, les effets de styles). Et les featuring, qui au final ne sont pas raté mais bien choisi, que ce soit pour Jr O Crom, ou pour AD.

Je ne sais pas quel son je préfère sur cet album, mais une chose est sûr : C’est le meilleur album d’un membre solo qui m’ait été donné de voir. Il remonte ainsi directement à la première place de mon classement personnel, coiffant au poteau “Mr.Fall”, car le plus abouti et le plus rap de ces dernières années, et détenteur de qualité qu’on ne peut trouver pour l’instant dans aucun autre album d’un solo de la Sexion. Oui, l’attente valait la peine, MAIS, car il y a un mais, mon inquiétude va désormais à l’avenir de l’artiste. En effet, difficile de savoir si ces fans suivront. De ce que j’en ai pu voir, fermés à l’innovation, souvent peu enclin à comprendre des messages complexes, pas sûr qu’ils suivront à point nommée. Et les autres auditeurs, que vont-ils en penser ? Visionnaire en étant aussi Rap pourrait totalement se casser la gueule au niveau des ventes, souffrant d’une conjecture malheureuse. Lefa a en effet sortit son album en septembre, à un moment où le rap est surchargé de sortie, de Niska, de Ninho et autres, Orelsan le mois prochain (à ce que j’ai compris) et pourrait se faire totalement oublier.

Mais c’est probablement aussi pour cela que Visionnaire est peut-être l’un des meilleurs projet à mes yeux. C’est parce que, tout en ayant la modernité heureuse, il est désintéressé. C’est un pavé dans la mare et un sacré acte de courage au moment où tout les membres de la Sexion se mettent à la Zumba et au Cloud inconséquent. Ce genre d’album est unique dans la vie d’un artiste, il est à Lefa ce que "Cyborg" est à Nekfeu, ou ce que "If you're Reading this, it's too late" est à Drake. Est-ce que Lefa continuera sur sa lancée ? Arrivera-t-il à se surpasser après avoir mis la barre aussi haute (comme au réveil) ? Il semble en tout cas nous chanter une musique d’avenir. Car qu’aucun projet ne suive avant un bout de temps l’obligera à revenir en direction du Retour des Rois. Car personne n’était prêt à porter sur ses épaules la streetcrédibilité d’un groupe vieux de 15 ans, personne n’était là pour rappeler au monde de la musique les premières mesures du 3ème prototype, à l’exception de Karim Fall ((Ra-)Fall-le), qui, un beau jour, s’est simplement dit “Fais-Le”.

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